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Pour Franck Gastambide, les chiens ne sont pas un décor de carrière ni une passion parmi d’autres. Ils ont été le point de départ de tout. Ils lui ont donné un langage quand l’école ne lui en donnait pas, une place quand il se sentait inutile, puis une porte d’entrée vers le cinéma.
Son histoire rappelle une chose essentielle : un chien ne demande pas un diplôme, il demande de l’attention, de la cohérence, de l’instinct, de l'empathie et une vraie capacité à communiquer. Et parfois, cette rencontre peut changer une vie entière.
Bien avant Internet, les réseaux sociaux et les plateformes de formation canine, s’informer sur une race relevait presque de la chasse au trésor. Il y avait quelques livres, quelques magazines spécialisés, mais très peu d’images et encore moins de reportages consacrés aux chiens.
Franck Gastambide avait alors deux passions très fortes : l’image et les molosses. Sans argent, avec un caméscope prêté, un petit micro et surtout beaucoup de sincérité, il a décidé d’aller filmer les chiens qu’il trouvait extraordinaires. Pas pour jouer au réalisateur, parce qu’il n’osait même pas encore se donner ce titre, mais parce qu’il voulait créer les reportages qu’il aurait lui-même adoré trouver.
Sa première cassette, Le Rottweiler au travail, devait se vendre à quelques centaines d’exemplaires. Il en a finalement vendu 5 000. Ce succès a confirmé une évidence : une communauté entière de passionnés attendait qu’on s’intéresse enfin à ces chiens.
Il a ensuite réalisé Génération Molosses, avec notamment des Dogues Argentins, Cane Corsos, Bulldogs Américains et d’autres races alors bien moins connues du grand public. Le but n’était pas de fabriquer du fantasme autour des chiens puissants, mais de les montrer tels qu’ils étaient, chez de vraies personnes, dans de vraies vies.
Cette approche reste actuelle. Choisir un chien sur une image Google ou parce qu’il est photogénique ne suffit pas. Il faut voir sa réalité, son tempérament, ses besoins, son quotidien, son histoire. Un chien ne se choisit pas comme un objet tendance.
L’expression « les chiens m’ont sauvé la vie » n’a rien d’une formule chez Franck Gastambide. Elle vient d’une période marquée par l’échec scolaire, la dévalorisation et l’impression constante de ne rentrer dans aucune case.
Il parle de dyslexie, de TDAH et de neuroatypie, à une époque où ces réalités étaient peu comprises. Quand l’entourage répétait « qu’est-ce qu’on va faire de lui ? », la question finissait par devenir intérieure. Que faire de soi lorsqu’on a l’impression de ne savoir rien faire ?
À 14 ans, il passe chaque jour devant l’enclos d’un rottweiler de la police municipale. Ce chien devient son repère. Il effectue alors son premier stage dans ce service, non pas pour devenir policier, mais pour pouvoir être auprès de lui.
La relation avec les chiens change progressivement tout. Auprès d’eux, il n’a pas besoin de bien lire, de compter vite ou de répondre à des attentes scolaires. Il doit observer un regard, comprendre un geste, ressentir une intention, s’adapter. Pour la première fois, il réussit quelque chose.
Il n’est plus celui dont on ne sait pas quoi faire. Il devient « Franck des chiens », celui à qui l’on amène un chien compliqué, celui qui aide les maîtres-chiens, les vigiles et les propriétaires ayant besoin d’accompagnement.
Le mot « dressage » peut déranger, et il est souvent chargé. Pourtant, derrière ce terme, Franck Gastambide défend une idée simple : il est possible de communiquer avec un animal.
Un chien qui ne comprend pas n’est pas un chien qui « fait exprès ». C’est souvent un chien à qui l’humain n’a pas trouvé la bonne manière d’expliquer. L’enjeu consiste donc à chercher un autre chemin, à ajuster ses gestes, son timing, ses mots et son énergie.
Cette vision l’a conduit à se rapprocher d’éducateurs qu’il admirait, à faire de l’élevage par passion, à participer à des expositions et à chercher des reproducteurs adaptés pour améliorer ses lignées de rottweilers. Le chien était son monde entier.
Le cinéma est arrivé grâce aux chiens, là encore. Frédéric Chovino, dresseur animalier et ami de Franck Gastambide, lui propose de participer au tournage des Rivières pourpres.
À seulement 20 ans, il se retrouve sur un plateau avec Jean Reno, Mathieu Kassovitz et son propre rottweiler, Lord. Pour lui, c’est déjà immense. Le chien de la maison va jouer dans un film.
La scène demande à un chien censé être un labrador de montrer les dents. Lord est un rottweiler de petit gabarit, alors les babines sont légèrement maquillées pour le faire correspondre au rôle. Mais le plus important est ailleurs : le grognement de Lord a été travaillé comme un jeu et comme un ordre, au même titre qu’un assis ou un couché.
Il ne s’agit pas de provoquer une agressivité réelle. Au contraire, tout est cadré. Lord connaissait ce comportement naturellement, mais il avait appris à l’exprimer sur demande, dans un contexte précis, sans danger. Le plan fonctionne tellement bien qu’il se retrouve dans la bande-annonce.
Ce jour-là, Gastambide ne gagne pas seulement une scène. Il gagne la confiance de Mathieu Kassovitz, rencontre des gens du milieu des clips et des courts-métrages, puis commence à se rapprocher de Paris et du cinéma. Il lui faudra encore dix ans avant d’oser devenir réalisateur, mais la première porte s’est ouverte grâce à Lord.
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Lord n’était pas seulement un chien de cinéma. Il était le chien avec lequel la communication semblait évidente. Sur un plateau, au milieu des caméras, du bruit et de dizaines de personnes, il comprenait vite qu’un travail commençait. Là où certains chiens se trouvent dépassés par cet environnement, lui en faisait son terrain de jeu.
Un bon chien de cinéma ne se résume jamais à la capacité de reproduire un exercice à la maison. Il doit pouvoir gérer un lieu inconnu, des étrangers, l’agitation, les répétitions et la tension de son humain. Il doit aussi avoir envie de participer.
Lord regardait son maître comme pour demander : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Tout le travail consistait alors à lui rendre la demande compréhensible, à maintenir le jeu et à récompenser son investissement.
Cette relation intense explique aussi la douleur de la perte. Lord est parti à 7 ans, brutalement, d’un cancer généralisé. Sa disparition a laissé un vide immense.
Laly, une American Staff, a elle aussi marqué sa vie. Récupérée jeune après avoir connu les dérives de l’époque où de nombreuses personnes voulaient un pitbull sans comprendre ce que cela impliquait, elle avait un caractère compliqué et une histoire difficile. Elle a pourtant vécu jusqu’à 17 ans et l’a accompagné dans les années les plus précaires.
Le deuil d’un chien est un sujet dont on parle trop peu. Il n’existe pas de réponse toute faite sur le fait d’en adopter un autre, d’attendre, de changer de race ou de ne plus jamais reprendre de chien. Cela dépend de chacun, de son histoire, de sa disponibilité et de ce qu’il est prêt à vivre.
Certains chiens comptent plus que d’autres, non pas parce que les autres ont été moins aimés, mais parce qu’ils ont traversé une période particulière de la vie. Lord et Laly avaient partagé les galères, les nuits dans la voiture, les petits boulots de maître-chien et les moments où il n’y avait presque rien.
La perte de Laly reste douloureuse pour une raison précise : Franck Gastambide était parti en tournage lorsqu’elle est décédée. Il n’a pas pu l’accompagner. Cette culpabilité lui a fait prendre une décision très claire : il reprendra un chien lorsqu’il aura de nouveau la possibilité d’être vraiment présent pour lui.
Il ne s’agit pas de juger les personnes qui travaillent beaucoup ou dont la vie change après l’adoption. On peut aimer profondément son chien sans pouvoir être avec lui tout le temps. Mais cette expérience invite à ne pas remettre constamment les moments simples à plus tard.
Le temps partagé n’est jamais banal quand il n’est plus possible de le revivre.
Un jour, il faut accepter que le chien parte. Cette réalité ne doit pas empêcher d’aimer, mais elle doit pousser à profiter de lui maintenant, sans attendre le bon moment parfait.
Une sensibilité forte aux chiens peut être une force, mais aussi un poids. Quand une personne connaît les signaux canins et sait lire l’inquiétude, l’hésitation ou la détresse dans un regard, elle ne peut plus facilement détourner les yeux.
Lors de tournages en Colombie, au Maroc ou ailleurs, Gastambide raconte être souvent celui qui va vers les chiens errants. Là où certains voient un chien mignon à nourrir, lui cherche immédiatement une solution durable : comment le sortir de là, contacter un refuge, organiser une adoption, mobiliser une communauté.
Au Maroc, il a ainsi participé à l’adoption d’une famille entière de chiens rencontrée pendant un tournage dans le désert. Ses réseaux sociaux ont alors été utilisés pour ce qu’ils peuvent aussi être : un outil très concret pour sauver des animaux.
Son engagement auprès des refuges ne date pas d’hier. Il accompagne notamment l’ARPA, où il allait déjà il y a des années pour rééduquer des chiens jugés difficiles à placer et apporter des dons de croquettes.
Il reste lucide : personne ne peut sauver tous les chiens, et certains traumatismes sont tels qu’il est difficile de savoir par où commencer. Mais aider à la mesure de ses capacités reste déjà une responsabilité importante.
Le chien de cinéma ne travaille pas exactement comme un chien de sport canin, même excellent. Une scène n’est pas un exercice répété dans un terrain familier. Le décor, les équipes, les caméras, les bruits, les accessoires et les imprévus changent complètement la donne.
Pour un chien, un plateau peut être trop stressant. Certains animaux, pourtant très compétents au quotidien, ne sont tout simplement pas faits pour ce type d’environnement. D’autres, comme Lord, s’y épanouissent.
Lors du tournage de Medellin en Colombie, Franck Gastambide a dû s’occuper lui-même du chien présent dans le film, car le métier de dresseur animalier de cinéma n’y existait pas vraiment. Il a travaillé avec un petit staffie et a même joué l’homme armé dans une scène de morsure, casqué et protégé, pour réaliser l’action dans des conditions maîtrisées.
Ce type de travail repose sur une règle fondamentale : ne jamais demander au chien de se mettre réellement en danger ou de créer une situation qui le dépasse. Une action impressionnante à l’image est toujours le résultat d’une préparation, d’un cadre et d’une lecture précise du chien.
La place des animaux dans les films, les spectacles, les cirques, les zoos ou les métiers d’utilité pose des questions nécessaires. Pendant longtemps, beaucoup de pratiques semblaient normales uniquement parce que personne ne les interrogeait.
Les cirques avec lions et tigres, les animaux enfermés dans des remorques, les spectacles fondés sur la peur ou la contrainte, les combats de chiens ou encore les pratiques comme le rat killing sont aujourd’hui regardés autrement. Heureusement.
Cette évolution des mentalités est indispensable. Mais elle ne devrait pas empêcher toute nuance. Il existe des pratiques inacceptables, des professionnels qui ont commis de graves sévices et qui doivent en répondre. Il existe aussi des situations plus complexes, des métiers où l’animal peut avoir une activité adaptée et stimulante, à condition que son bien-être reste central.
La vraie question doit toujours être posée : est-ce que cette activité sert l’animal, ou est-ce qu’elle sert uniquement le plaisir humain ?
Cette réflexion vaut aussi pour le chien d’utilité. Sécurité, recherche de victimes, détection de mines ou de maladies, accompagnement de personnes : avant de conclure que c’est bien ou mal, il faut se demander si une alternative existe, si le chien est adapté, s’il est respecté et si ses limites sont réellement prises en compte.
Le problème actuel n’est pas seulement l’absence de conscience. C’est aussi l’impossibilité de discuter calmement sans être immédiatement rangé dans un camp. Or penser, nuancer et ajuster ses pratiques ne devrait jamais être interdit.
La plus grande inquiétude exprimée pour les prochaines années concerne l’évolution de certaines races et la fabrication de morphotypes extrêmes. Des chiens choisis parce qu’ils font rire, parce qu’ils sont photogéniques ou parce qu’ils deviennent viraux peuvent vivre avec des difficultés respiratoires, locomotrices ou cardiaques graves.
Un chien qui ne peut naître que par césarienne, qui peine à respirer, qui ne supporte pas la chaleur ou dont la morphologie l’empêche de vivre normalement ne devrait jamais être considéré comme une réussite d’élevage.
Le problème ne vient ni des chiens, qui n’ont rien demandé, ni des personnes qui les adoptent sans avoir reçu les bonnes informations. La responsabilité se situe en amont, dans les choix de reproduction et dans les décisions prises par les professionnels et les organismes concernés.
Cette vigilance vaut pour toutes les races. Un rottweiler n’est pas censé devenir un chien de 65 kg incapable de bouger comme un athlète. Un malinois ne devrait pas être sélectionné uniquement pour être toujours plus nerveux. Chercher constamment « plus gros », « plus large », « plus rapide » ou « plus impressionnant » finit par détruire ce qui faisait la fonctionnalité et la santé de la race.
La sélection devrait protéger les chiens des troubles de comportement et des problèmes physiques sévères. Lorsqu’un chien présente des difficultés majeures, sa reproduction ne devrait pas être une évidence. L’objectif n’est pas de culpabiliser les familles, mais de transmettre les connaissances qui permettent de prendre de bonnes décisions.
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Avantages
Cette histoire part d’un adolescent en échec qui se lie à un rottweiler derrière un enclos. Elle traverse l’éducation canine, la sécurité, l’élevage, le cinéma, le deuil et la défense des animaux. Mais elle revient toujours à la même idée : un chien est un être vivant avec lequel une vraie relation est possible.
Il peut aider à révéler une force, ouvrir des portes, accompagner les périodes les plus dures et laisser une trace impossible à effacer. En retour, il mérite plus que de l’affection déclarée. Il mérite du temps, de la compréhension, une éducation cohérente, de la protection et une vie adaptée à ce qu’il est vraiment.
Parce qu’un chien n’est pas là pour suivre une mode. Il n’est pas là pour remplir une photo. Il est là pour vivre une histoire.
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